L’écran fait écran

Les interfaces des plates-formes majeures sur internet (type Youtube, Facebook, etc…) nous montrent systématiquement un contenu agrémenté de son nombre de vues, son audimat en d’autre terme, qu’il s’agisse d’une image, d’une vidéo ou d’un texte. Lorsque nous voyons ces contenus accompagnés de chiffres, notre perception en est modifiée. Et lorsqu’il s’agit de quelqu’un à l’écran, ce qu’il dit, ou la manière dont il le dit, la forme de son expression (travaillée lors de sa production) perd de sa valeur, au profit de ce chiffre qui retranscrit l’audimat, donne une idée de la taille de la foule qui a vu, qui ne fait pas partie du contenu, mais s’avère indissociable du contenant, du support de diffusion.

C’est le remplacement du talent par la notoriété. Chaque spectateur devrait en avoir conscience, car il n’est pas certain que ce soit une bonne chose pour notre société que ceux qui la composent ne puisse faire la distinction entre ce qui est bien fait et ce qui est connu. On oublie aussi très facilement que la critique est aisée mais l’art est difficile. Depuis l’avènement de la télévision, celui qui regarde l’autre à travers l’écran peut se dire que demain il pourrait être à sa place, qu’il pourrait lui aussi acquérir une notoriété. Et c’est cette notoriété qui devient la valeur de référence. Le spectateur participe automatiquement, puisqu’en regardant il fait partie de l’audimat, il rajoute «1 » au nombre total de vues.

De plus, l’interactivité : quand on «like » on dit qu’on existe, et comme lors des jeux à Rome, nous sommes tous des Jules César des temps moderne. On exprime de manière extrèmement binaire, ce qui mérite d’être vu ou pas. Sans aucunne nuance possible entre «j’aime » et «j’aime pas ».

Cette interaction, cette capacité de faire décider la masse de ce qui est bon ou mauvais est apparue avant les réseaux sociaux. On doit ce pouvoir donné au téléspectateur à la télé-réalité. En tapant 1 ou 2 pour décider qui de l’un ou de l’autre des candidats de «Big brother » ou «Loft story ». Envoyer un sms à une chaine de télévision est l’ancêtre de liker un contenu sur internet.

Interaction encore dans le pouvoir de partager un contenu : comme l’explique Michael Stevens tout le monde souhaite s’exprimer, cela peut prendre différentes formes : à travers la musique qu’ils font écouter aux autres, les vêtements qu’ils portent, la manière dont ils agissent, mais ce qu’il faut retenir ici c’est qu’ils font tout cela selon leurs connaissances, selon ce qu’ils savent sur ce qu’ils aiment et selon qu’ils souhaitent transmettre à leur entourage. La principale motivation de quelqu’un qui partage du contenu dans un réseau, créant ainsi le bouche à oreille sur ce contenu, ne concerne pas le contenu en soi, ou de celui qui le produit, mais bel et bien celui qui le partage. Partager, montrer, transmettre quelque chose c’est dire à son entourage «hey, regardez ce J’ai trouvé » ou «Moi, J’aime ça ». Michael Stevens s’amuse du fait qu’en anglais l’association entre «I like this » et «I am like this » est très proche. Ce que l’on partage se reflète sur notre vision de notre propre identité et également sur la perception que les autres ont de nous. Nous ne le faisons pas uniquement pour transmettre aux autres, mais aussi pour se montrer aux autres en tant que porteur de quelque chose. Exactement comme lorsque que l’on choisit de porter un vêtement ou un bijoux.

Selon Michael Stevens toujours :

« Le meilleur moyen d’attirer des spectateurs et de les rendre attentifs n’est pas d’être ce que votre audience voudrait que vous soyez, mais plutôt de dire, faire, et montrer des choses qui permettent à votre audience ou à vos étudiants d’être ce qu’ils veulent être. […] Mes épisodes semblent partir dans tous les sens simplement parce que je veux avoir des crochets pour attraper l’attention des gens et les intéresser autant que possible. […] Nous nous posons des questions parce que c’est amusant d’apprendre de nouvelles choses, de découvrir du savoir et de le mettre dans notre savoir personnel. Mais surtout et simplement parce que nous sommes la seule espèce animale en mesure de poser des questions, parce que nous savons que quelqu’un, quelque part peut nous répondre, nous aider dans cette quête perpétuelle d’être plus savant. »

Pour que l’audience reste « pendue aux lèvres » de quelqu’un, elle doit se retrouver dans ce qu’il dit ou fait. L’audience affectionne les éléments du discours dans lesquels elle se retrouve. Comme un miroir qui lui renvoie une bonne image d’elle même. La somme des individus qui constitue une foule est en mesure de modeler, refléter cette masse fluctuante, en constant mouvement. L’ensemble des actions d’une personne détermine l’identité qu’elle aura auprès d’un groupe, d’une communauté.

C’est typiquement le cas des Anonymous par exemple. Au delà de l’identité visuelle très forte que se donne ce mouvement hacktiviste (dont le masque de Guy Fawkes est là aussi directement une appropriation, récupéré de la bande dessiné V pour Vendetta, une imagerie délibérément issue de la culture populaire) c’est dans les actions que mène chaque individu autoproclamé membre du collectif que l’identité du groupe se forge. Détail amusant, ce groupe ne défend ses convictions quasi uniquement qu’avec des images. Leurs revendications se cristallisent par deux actions notables. D’une part les « attaques par déni de service » qui consistent à rendre caduque l’accès à un serveur par effet de surpopulation (dont l’aspect est lui-même gonflé par des robots agissant dans le sens des humains) retirant ainsi l’image du site web visé. D’autre part, le « défacement » (anglicisme de defacing ) désigne la modification non sollicitée de la présentation d’un site web, à la suite du piratage de ce site. Là encore, c’est l’image de la cible qui est attaquée. Par un processus de communication visuelle agressif et par substitution d’une image par une autre, la communauté des Anonymous fait littéralement écran. Ils attirent ainsi de nouveaux membres en surfant sur l’actualité des cibles qu’ils visent.

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