Comment court un bruit.

Les rumeurs se basent principalement sur deux mécaniques pour se déployer : la mécanique émotionnelle du message délivré (ce que je perçois me touche personnellement, je me dois de réagir d’une manière ou d’une autre et emporté par l’émotion je risque de l’exprimer autour de moi) couplé à la part d’informationnel du message (je devrais m’en souvenir pour la prochaine fois où ça m’arrivera, ou il faut que j’en parle à untel car ça pourrait lui servir). Information et émotion, voilà les deux ingrédients de base de toutes bonnes rumeurs, légendes urbaines, légendes contemporaines, etc…

Notons ici que les folkloristes distinguent les légendes (qui sont dites comme vraies) des autres genres de la tradition orale tel que les contes merveilleux (qui sont narrés pour leurs valeurs divertissantes).

Légendes et rumeurs se propagent car elles ont en elles une part de véracité, qui leur permet d’être crues et donc de vivre plus longtemps dans l’esprit des gens. Dire quelque chose en l’affirmant comme vrai, que ce soit de manière explicite ou pas, est très fréquemment utilisé dans diverses formes de communications. Gustave Le Bon parlait déjà de l’autorité de la véracité, au début du xxe siècle :

«L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules. Plus l’affirmation est concise, dépourvue de preuve et de démonstration, plus elle a d’autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d’État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l’annonce, connaissent la valeur de l’affirmation. Cette dernière n’acquiert cependant d’influence réelle qu’à la condition d’être constamment répétées, et le plus possible, dans les mêmes termes. Napoléon disait qu’il n’existe qu’une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s’établir dans les esprits au point d’être acceptée comme une vérité démontrée. »

Le facteur émotionnel joue également un rôle dans la mémorisation de l’information. Ceux qui l’ont vécu, se souviennent où ils étaient le jour du 11 septembre 2001, par contre personne ne peut dire (sauf en cas de fête d’anniversaire) ce qu’il faisait la veille ou une semaine auparavant. Les réunions familiales sont aussi des temps propices à la mémorisation car ce sont des temps que l’on partage, en général, avec des gens qu’on aime, où il se passe des choses spéciales et où nous sommes à l’honneur, touchés par ce qui se passe, on aura donc tendance à s’en souvenir plus facilement. Le fait de mettre en jeu notre mémoire cristallise la longévité dont parlait Richard Dawkins quand il listait les facteurs de propagation des mèmes, accompagnés de la fécondité et de la fidélité. Pour la fécondité, qui est un facteur bien plus puissant dans la force de propagation, une des raisons pour lesquelles les mèmes (mais également légendes et rumeurs) survivent dans l’environnement social est qu’elle apporte de l’information.
Ils sont vrais, ou au moins plausibles, mais surtout ils contiennent de l’information utile, pratique, ou portent de la morale sociale. Les rumeurs se propagent parce que les gens désirent « comprendre simplement des évènements compliqués ». Les rumeurs se propagent quand « il y a une demande insatisfaite d’information » et disparaissent quand « les nouvelles tombent ou que l’approvisionnement devient adéquat ». On observe cette éternelle insatisfaction de réponse plausible également lorsque nous sommes confrontés  à des théories du complot, qui constituent une sorte de rumeur. Les folkloristes s’accordent à dire que les légendes apportent de l’information : «Les gens disent et écoutent des légendes pas seulement pour se divertir, mais aussi car elles semblent transmettre de l’information pertinente, vraie, ou digne d’intérêts » (Brunvand, 1981, p11)

Cependant, les rapports aux aspects informationnels et émotionnels ne sont pas les seuls éléments à prendre en compte pour faire courir un bruit. Une sélection émotionnelle s’opère aussi chez les possesseurs de l’information, cette émotion aura tendance à exagérer l’information lors de sa transmission. Les émotions selectionnées se divisent en deux catégories : les positives et les négatives. Les émotions positives seront souvent plus facile à transmettre que les négatives. Dans mon précédent article « Communication procédurale », j’évoquais la chaine d’e-mails qu’il fallait transmettre à ses amis pour recevoir jusqu’à 1000$ de la part de Bill Gates. Cette rumeur  donne l’illusion aux gens qu’ils ont des effets positifs sur eux-mêmes et leur entourage et qu’ils croient que le monde est un espace généreux où de bonnes choses arrivent à ceux qui sont bons. Aussi, la chaine d’e-mails a une forte valeur d’échange car les personnes qui transmettent l’information permettent à leurs amis d’avoir un moment d’espoir et de bonne humeur au cours d’une journée de travail parfois ennuyeuse.

Il est ici question du capital social (au sens sociologique du terme) qu’un individu entretient par différents moyens. La reconnaissance des autres pour un individu au sein d’un réseau interpersonnel  se justifie par ce qu’il exprime au sein du groupe. Il parait évident que pour être apprécié des autres, l’individu va exprimer des choses qui risquent d’être elles même appréciées. Par effet d’association d’idée, l’individu acquiert un soi social qui l’amène à construire une identité en s’appuyant sur un processus d’autocatégorisation. Ce processus est, selon John Turner, le désir de maintenir une image de soi positive, en s’identifiant à un groupe auquel on aimerait être associé d’une manière ou d’une autre (même en n’ayant aucun contact avec les membres de ce groupe).

Ceci explique en partie pourquoi la vidéo amateur la plus vue est Charlie Bit My Finger, une vidéo de deux frères de un et trois ans, dont le plus petit mord le doigt que lui tend son ainé. C’est simple, humain, drôle, et surtout mignon. Montrer à un groupe une vidéo comme celle-ci revient à lui dire quelque chose comme : «Regardez ce que je vous montre, et puisque c’est moi qui vous le montre, regardez moi à travers ça. » Tous les ans, les vidéos amateurs les plus vues sur Youtube sont constituées en majorité de bébés, d’enfants, de chats, de blagues et de danses, avec parfois des combinaisons entre ces différents éléments. Pourquoi ? Parce qu’elle sont positives, attisent la sympathie et/ou la protection. Konrad Lorenz a étudié la séduction chez les vivants, et a établi une liste de ce qu’on considère mignon : un petit corps avec une grosse tête, de grands yeux, et des caractéristiques corporelle rondes et douces. Bref, quand un humain voit ce qui ressemble à un bébé, ses neurones s’activent dans les noyaux accumbens de son cerveau, zone qui joue un rôle important dans le système de récompense, de la peur, de la dépendance, du rire, et du plaisir.

Publicités

Internet kill the tv stars

La télévision n’est pas vulgaire, obscène ou bête parce que les individus qui en constituent le public seraient vulgaire et bêtes. La télévision est ce qu’elle est simplement parce que les individus se ressemblent beaucoup dans leur vulgarité, leur obscénité et leur bêtise alors que leurs goûts raffinés, esthétiques et nobles les différencient.

David Foster Wallace cité dans « la longue traine » de Chris Anderson.

On peut remarquer quelque chose d’intéressant sur les médias télévisés actuels (ce soir je suis chez des amis et je découvre « Rising Star, la finale » (je n’ai pas la télé chez moi)). Notez que le télé-crochet « Rising Star » a très certainement inspiré l’épisode 2 de la saison 1 de la série « Black Mirror », que je recommande fortement, voir cet article de l’obs pour plus d’info, on y évoque notamment la « social tv » . On retrouve dans les programmes tv des mécaniques propre aux média internet : le principe des votes n’est pas nouveau, cependant on retrouve dans cette émission tous les ingrédients qu’un spectateur peut avoir comme interaction sur internet. En effet, après avoir téléchargé une application sur leur smartphone pour voter, les spectateurs retrouvent sur le bord gauche de l’écran télé une jauge sur laquelle un pourcentage augmente en fonction des votes effectués. Il y a même un son par dessus le chant quand il y a un grand nombre de votes d’un coup. Finalement, je ne sais pas si les gens sont plus attirés par la prestation du candidat que de celle de la progression hypnotique de la jauge qui augmente grâce aux spectateurs. Autre chose remarquable : Une fois la prestation terminée, les votant peuvent voir leur photo défiler sur la droite de l’écran de télé si ils ont mis une photo d’eux sur l’application qui sert à voter.

Là encore, comme pour le nombre de vues/likes sur Youtube ou Facebook, on a une représentation visuelle, l’idée de foule. Une foule qui vote pour élire une nouvelle star. La représentation du téléspectateur au même endroit (l’écran de télévision) que la chanteuse ou le présentateur, lui donne l’impression d’être au même rang qu’eux. L’impression d’horizontalité sociale est rétablie par cette preuve à l’écran, qui va pousser le spectateur à vouloir prendre le pouvoir qu’il croit avoir sur le sort de ce qu’il regarde. Il aura le sentiment d’appartenir à cette communauté, d’être en mesure de collaborer,  de décider du sort des candidats. Cette porosité hiérarchique entre les utilisateurs et les créateurs de contenus est visible sur des plates-formes web telles que Imgur ou toujours Youtube. Sur Imgur, il s’agit d’un gif qu’un utilisateur avait téléversé sur le site, il eut tellement de succès qu’il fût utilisé par les développeurs sur toutes les pages où s’opérait un temps de chargement. Quant à Youtube, c’est le célèbre Nyan Cat qui fut utilisé pour indiquer le déroulement de la vidéo.